Un dimanche à Uxeau. Uxeau est un village perché du sud de la Saône-et-Loire à proximité de Gueugnon, la métallurgique. Depuis quelques décennies s’y dispute une course de côte, devenue montée historique réservée aux pilotes de voitures de plus de trente ans.

Ce n’est plus vraiment une compétition, mais chacun met le pied dedans et les spectateurs, nombreux, sont demandeurs. Quand on peut faire plaisir, pourquoi pas !

Pour moi ces journées sont un méli-mélo de nostalgie et de continuité. Le rituel commence la veille lorsque je sors le bolide de sa grange et le charge sur l’antique fidèle remorque. Je vérifie huile, eau, pneus et, parfois, je me paie un extra rapide dans les rues du village pour tester les freins.

Le sac Dunlop contenant casque, combinaison, gants est le même depuis trente ans et j’y retrouve des laissez-passer du Mont-Dore, du Mont Ventoux et d’autres.

Le départ se fait à la fraîche, heure où les routes dominicales sont désertes. Les pleins à la station d’Autun où un pécheur m’entretient sur ma Lotus. La route, celle qui va sur Vichy, est droite. En traversant Toulon-sur-Aroux, je fais convoi avec une 5 Turbo et une Rallye 3. À Uxeau, sur la place du village entre l’église, le cimetière, la salle communale, les gentils organisateurs ont dressé un chapiteau où vous complétez votre dossier administratif avec permis-licence. Vous recevez un sac kraft avec une bouteille, des petits cadeaux, vos numéros de course et la plaque. C’est important, la plaque qui, une fois fixée au mur de votre atelier, attestera que vous y étiez. Un commissaire technique valide votre participation en examinant la voiture. Les multiples stickers qui attestent des engagements précédents l’incitent à coller prestement « VÉRIFIÉ » sur la carrosserie. Les pilotes arrivants se congratulent ou évoquent déjà des souvenirs ; nous allons prendre un café croissant au pied de l’église avant de communier au dieu Automobile. Les 120 autos sont alignées par un commissaire un peu dépassé qui galère pour placer le 26 derrière le 25.

Moteur !

Sanglé dans un harnais fort serré, casque, cagoule, gants ignifugés, c’est parti pour rejoindre la ligne de départ. De minute en minute, on s’élance. La route d’Uxeau est très bosselée avec des rigoles profondes le long du goudron qu’il faut éviter. Je suis assis à dix centimètres du bitume et seule une feuille d’aluminium de la carrosserie m’isole. Je sens que ça frotte. Mais c’est deux kilomètres de passages à la limite, de vitesses à la volée, de travers contenus et votre regard qui ne quitte pas la trajectoire. L’arrivée est matérialisée par un drapeau à damiers plus une chicane.

J’arrête mon chrono, déclenche l’ouverture de la boucle du harnais, relève la visière en me laissant couler au parc d’arrivée. Le speaker de l’épreuve, mon ami Ducou, m’arrête pour un petit interview sur la sono. Ce n’est pas tous les jours qu’il a un pilote qui tutoyait Beltoise ! Et cinq montées animeront cette journée. Le midi (sauf en 2020), c’est repas entre pilotes à la salle communale. Chacun raconte sa montée, sa voiture, ses exploits. « J’étais là en 74, moi en 75… »

Et je suis toujours dans mon rêve d’ado où j’écrivais à 15 ans dans mon journal intime : « La course on l’a dans le sang ! » C’était un peu lourd, mais pas si loin de la vérité.

Les courses de côte vous laissent du temps libre entre chaque montée, contrairement aux rallyes où vous roulez constamment. Assis sur des pliants le long de la remorque, on papote en regardant les bolides et les jolies filles. L’histoire des automobiles est un dictionnaire de dix mille pages. Tiens une 8 Gordini 1300, non, c’est une caisse de 1100 avec un moteur 1300…

Cette année malgré le temps gris et l’ambiance un peu « covidée », la boite à souvenirs était ouverte. Un amateur timide voyant mon nom sur le casque m’interroge : « J’ai connu un Bélorgey qui courrait vers 70 à la course de cote d’Autun avec une Simca R2. C’était peut-être votre père ? » Sourire. Le Morvandiau avait vu aussi notre Johnny, en 1967, engagé sur une puissance Mustang blanche de l’Ecurie Ford France. Souvenirs souvenirs…

Plus tard, une autre séance nostalgie. Un grand bonhomme vêtu d’un blouson Ligier Gitanes un peu fané m’entreprend : « Vous n’aviez pas une petite Abarth au rallye de la Châtaigne ? (198.) Si.

Je vous avais aidé à changer une roue près d’Uchon où, dans la spéciale, vous aviez défoncé une clôture. » Hypocrite, mais heureux je dis : « Mais c’est bien sûr, c’était vous ! »

Le type continue son propos : « J’étais venu à l’arrivée et vous m’aviez donné une bouteille. » J’ai presque eu la larme. Et pour récompenser un tel geste datant de trente-cinq ans, je lui ai offert la bouteille remise par l’organisateur du jour. Il a souhaité immortaliser l’événement avec son téléphone. « Quand je vais raconter cela à ma femme, elle ne va pas me croire », dit-il.

Il me reste encore deux fans en Saône-et-Loire. C’est déjà ça…

François Belorgey