Voici le récit que Didier a bien voulu rédiger pour nous raconter son expérience.

Le rêve débute par un appel téléphonique de FiFi, le vieux complice avec lequel nous avons fait les 400 coups en rallye dans les années 90 : un premier tonneau, galères mécaniques, achat d’une Golf en commun et incendie…
FiFi me propose de lui « ouvrir » le Monte-Carlo fin janvier. One ne peut imaginer un plus beau cadeau pour le licencié de base que je suis depuis plus de quarante ans.
Être « ouvreur » d’un équipage en Championnat du monde, c’est passer dans chacune des épreuves chronométrées, au plus tard 70 minutes avant le concurrent No 1 (en l’occurrence Elfy Ewans) pour corriger les notes en fonction des modifications intervenues depuis les reconnaissances, puis envoyer ces corrections au copilote de l’équipage pour lequel on « ouvre », changements météorologiques, verglas, enneigement, dégradations de la route.
L’envoi est simple (téléphone moderne oblige !), mais le point déterminant est l’anticipation de la dégradation de la chaussée pour éviter, autant que faire se peut, la sortie de route au concurrent. : imaginez quarante véhicules 4 x4 de plus de 300 chevaux qui parcourent l’épreuve chronométrée avant vous et vous aurez une idée de son état !

J – 25 jours

Rage et désespoir ! FiFi appelle pour m’annoncer qu’il n’est pas retenu sur la liste des partants ! En effet, seuls 70 concurrents sont le sont sur 93 ayant envoyé leur engagement… et leur chèque, bien sûr…
L’automobile Club de Monaco choisit ses participants. Bien que ce soit le dixième Monte-Carlo de FiFi (ce qui donne une idée de son âge), il faut attendre un hypothétique désistement.

J – 20

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Un concurrent monégasque s’est brisé une jambe : l’Alpine No 61 de FiFi, entretenue par Code Racing est inscrite.
J’entre en contact avec Clio Chambelland, copilote émérite, chevronnée et distinguée qui sera avec moi dans la voiture ouvreuse pour noter les corrections et les faire parvenir à Margo Dupuy, copilote de Philippe Baffoun, le FiFi dont on parle depuis le début. Étude du roadbook, épluchage des cartes et des tableaux horaires, encore et encore !

Lundi 22 janvier

L’équipage se rend à Gap, centre névralgique du rallye (gîte d’hébergement, parc d’assistance, parc fermé, fan zone) par reconnaître (deux passages maxi) les futures épreuves chronométrées du rallye de Monte-Carlo, première mande du WRC 2024. Quinze des 17 que compte le rallye sont dans la région Gapençaise. La seizième sera à Digue et l’ultime au Col du Turini au nord de Monaco.
Trois jours de reconnaissance sont programmés, l’assistance s’installe à Gap.

Mercredi 24

Avec Tom et Olivier (copilote de FiFi au Monte-Carlo 19.. et de moi-même dans les années 85) je rejoins l’équipe à Gap ; on parle du rallye, on regrette le bon vieux temps et on invoque les dieux du stade pour ne pas croiser un convoi de tracteurs.
Le shake-down (épreuve d’essai ne comptant pas pour le classement final) se fait dans la banlieue de Gap, à partir de 17 heures. Pas « d’ouverture » sur cette épreuve, on peut donc aller voir passer les voitures. Faisceaux de phares de pointe, disques rougis, échappements-chalumeaux et vitesse incroyable, comment font-ils pour rester sur la route ? FiFi passe calmement dans le long droit de l’arrivée. Il l’a annoncé : il faut être à Monaco dans quatre jours et, si possible, bien classé dans le groupe R-GT.
L’impact de la responsabilité commence à peser sur mes épaules. Il ne faudra pas se louper dans les corrections ! Briefing au gîte : FiFi précise ses attentes auprès de son équipage « ouvreur ». L’ambiance est familiale, mais sérieuse ; on en en Championnat du monde tout de même !
Clio est (presque) aussi bonne cuisinière que copilote, le bœuf bourguignon est arrosé gentiment d’un petit Bourgogne.

Jeudi 25

L’équipe est partie à Monaco pour le départ du Casino. Les ouvreurs restent à Gap pour les deux spéciales qui auront lieu ce soir entre Sisteron et le parc fermé. On prend possession du véhicule d’ouverture, une Yaris GR quatre roues motrices pour un peu plus de 260 CV… ça devrait pousser !

 

La Yaris d’ouverture

 

Mais non, car les véhicules d’ouverture sont équipés d’un traceur GPS qui indique en temps réel la position et la vitesse à l’ACM. Pour nous, la vitesse est limitée à 80 km/h en épreuve… frustration en vue.
Tout le monde est à Monte-Carlo. Les agriculteurs sont aussi sur les routes et nous traçons quelques itinéraires de contournement pour nous rendre au départ de l’ES1 au niveau de Sisteron.
Dans la voiture ouvreuse, on tente de relâcher la pression pour être au mieux dans les corrections des notes. Prise de température, air et sol au départ, au milieu et à l’arrivée. Puis photos des notes et envoi à Margot. Attente, accusé de réception, fin de l’acte un.

 

Le contrôle des notes par Clio

Direction ES 2 (Bayons/Bréziers) et ses célèbres « tourniquets », une série d’épingles où se massent les spectateurs. Là, c’est le choc, de nuit, la montagne est bleu et rouge : bleu des écrans de téléphone et rouge des fumigènes. L’effet est au-delà des annonces, on monte les tourniquets en première en poussant les spectateurs du capot pour pouvoir passer, les regards sont allumés et l’excitation palpable. Je n’ai jamais vu cela, on ne voit pas la route, les feux d’artifice illuminent la foule, les pétards crépitent pendant trois ou quatre kilomètres et on ne peut prendre aucune correction, car on ne voit pas le bitume. Ensuite, cela se normalise : spectateurs nombreux, mais « rangés » et on peut faire le job. On apprendra plus tard qu’un temps forfaitaire sera appliqué aux derniers concurrents, car il y avait le feu sur la chaussée !

 

L’ambiance des Tourniquets et les feux d’artifice

Les tourniquets

 

On souffle, c’est fini pour ce soir, car il n’y a qu’un seul passage des concurrents dans ces deux ES.
Retour au gîte où on prépare le repas en espérant que nos héros sont passés. Coup d’œil à Internet… c’est OK.
Petit débriefing après le retour de l’équipe, vers 1 heure du matin. Tout à l’heure, réveil à 5 heures. Dur, dur !

Vendredi 26

Boucle de trois spéciales dans la région du lac de Serre-Ponson à faire deux fois de jour et entre chien et loup avec des passages à plus de 1600 m. Le temps est beau et sec. Trouvera-t-on cependant des secteurs verglacés ? Aujourd’hui, l’ouvreur joue vraiment son rôle. Au premier passage, on extrapole les modifications de l’état de la route… au deuxième, on vérifie si les prédictions étaient valables. Mais elles sont toujours un ton en dessous de la réalité : les cordes sont creusées au point de faire glisser les voitures sur leur blindage inférieur et la chaussée est couverte de gravelle et de boue. Fifi nous dira que son objectif n’est pas obligatoirement d’aller vite, mais de rester sur la route.

Petite sortie sur du verglas , ce n’est pas notre ouvreur…ouf

Les Alpines, à propulsion, sont désavantagées dans ces conditions et les toupies sont nombreuses. Nous-mêmes n’avons tenté la corde qu’une seule fois : j’ai cru décrocher l’échappement dans l’aventure tant elle était profonde. Pourtant les quatre roues motrices de la GR nous sortent de toutes les mauvaises situations, mais, soyons honnêtes : le traceur GPS nous oblige à rester sous les 80 km/h fatidiques, c’est un peu frustrant, mais notre rôle n’est pas de faire la course, mais de la faire faire à l’Alpine dans la plus grande sécurité !

Exemple de  »cordes » et état de la route

 

La route dégradée dans les cordes.

 

 

On comprend là directement l’importance de l’ouvreur et les très fortes disparités de l’état des chaussées : route sèche ou verglacée, propre ou sale, creusée ou intacte selon le couvert végétal, l’exposition du versant, la trajectoire supposée des véhicules ou, parfois, la facétie des spectateurs qui jettent de la neige sur la route. En 2024, cette situation n’existe pas, car il faudrait pour cela apporter la précieuse matière dans une glaciaire, entre bières et sandwichs.
On prend quelques minutes pour acheter une tartelette aux myrtilles que l’on déguste avec vue sur le lac ; il faut bien une douce compensation aux émotions !

Tartelettes aux myrtilles posées sur le capot arrière de la voiture.

Les tartelettes aux myrtilles, bien méritées !

La journée prendra fin tard dans la soirée, avec l’entrée de la voiture au parc fermé, après le passage en assistance (40 min). Pour Code Racing, c’est une formalité : l’’Alpine tourne comme une horloge et l’équipage a ramené l’auto sans une égratignure ; dans les conditions que nous avons découvertes, nombreux sont ceux qui ont laissé un petit morceau de carrosserie sur un arbre ou au fond d’un fossé. Cependant, la disposition « Super Rallye » permet aux accidentés de reprendre la course après réparation, mais avec une pénalité qui les prive de toute chance de victoire. Le « Super Rallye » permet ainsi que le nombre de voitures en course reste suffisamment conséquent après plusieurs jours de course et évite la frustration des spectateurs, des téléspectateurs et… des sponsors.

Samedi 27

Même format de course que le vendredi avec des ES (SS pour les anglophones) dans le Diois, le Dévoluy et la banlieue d’Aspes-sur-Buech. Que c’est beau ! Et le soleil accentue l’émerveillement. Les portions les plus en altitude ont été sécurisées par de solides garde-fous là où lors de la finale de la coupe de France 2012, nous regardions le vide avec effroi.
Dans l’ensemble, la sécurité, tant des spectateurs que des concurrents, a été grandement améliorée, souvent au prix de coûteux équipements, rarement au détriment du spectacle. C’est un leitmotiv sociétal, pas de décès sur les routes tant en rallye que dans la vie quotidienne. La course automobile se montre désormais bonne élève et les jeux du cirque se sont assagis sans pour autant que le spectacle perde en intensité. Le nombre de personnes, tous âges confondus, massés le long des épreuves, en atteste. On parle de plus de trente mille spectateurs dans « Bayon/Bréziers » hier.
La journée est bonne pour notre équipage : FiFi, au bénéfice des faits, de course et d’une conduite intelligente est premier du groupe R-GT une minute devant son premier poursuivant.
Le débriefing de ce soir implique une pression, quoi qu’on en dise, pas de faute demain ; gérer l’avance est probablement bien pire pour le mental que d’essayer de réduire un retard. La nuit sera encore très courte pour les ouvreurs : coucher à 1 h et lever à 4. Clio est jeune et supporte bien. Moi, je suis… encore jeune et je ferai des microsiestes entre les épreuves. La fatigue est un réel facteur de contre-performance pour l’équipage et tout est fait pour favoriser la récupération : horaires au cordeau, alimentation légère et adaptée, hydratation calculée, limitation des contraintes et pressions.
Malgré tout cela, nous sommes déjà tous proches de nos limites… il est parfois dit, par ceux qui ne le pratiquent pas, que le sport automobile n’est pas un sport. Qu’ils essayent pour vérifier !

Dimanche 28

Dernière étape. Trois ES pour rejoindre Monte-Carlo et un très long trajet routier passant par la Bréole (la même ES que vendredi), Digne-les-Bains, et le mythique col du Turini qui fera office de « power-stage » : épreuve qui permet d’obtenir des points supplémentaires au classement.
Il n’y a presque plus de glace dans la Bréole qui a dû être balayée mécaniquement, car les corrections sont amélioratives par rapport au second passage de vendredi. On hésite un peu quand il faut effacer des alertes, mais c’est ainsi que se joue le jeu de l’ouverture. Pourvu que nos indications à l’attaque ne tournent pas à la cata !
Très jolie spéciale dans les dessus de Digne avec des points de vue magnifiques et des points de corde à ne pas manquer. Presque vingt kilomètres alternants rapide et lent, montées et descentes avec un point culminant au col de Corbin à 1220, puis une longue descente avec épingles tueuses pendant plus de huit kilomètres. Un tracé éprouvant pour les nerfs et les pneus.
Direction maintenant le parc du Mercantour en empruntant la haute vallée du Var pendant presque cent kilomètres. En arrivant à la Bollène-Vésubie, on apprend que les deux spéciales précédentes se sont bien passées pour notre équipage. Fifi est toujours en tête du groupe R-GT.
Tout va se jouer dans la dernière ! Il faudra assurer pour conserver un peu d’avance dans le col du Turini. Assurer, mais pas trop ! Attaquer, mais pas trop ! Et, surtout, surtout, ne pas crever, ne pas tenter les cordes trop prononcées où se cache la pierre qui annihile tous vos espoirs de victoire.
On attend notre tour au départ, sans un mot, tant la trouille de mal faire est présente.
Allez, roulez !
Presque 15 kilomètres de montée entre flanc de montagne et vide sidéral, heureusement bordé de garde-fous tout neufs. Le revêtement est magnifique, pas moyen de manger les cordes, gardées par la roche à pic à gauche ou par des barrières à droite. Cette route étroite ne va pas se dégrader. La météo est au beau fixe. Fifi devra rouler proprement, dans un bon rythme… facile à dire !
L’arrivée au col de Turini (1607 m) est encore encombrée par des milliers de personnes. Dans deux heures, elle verra celle du vainqueur de cette édition et, peut-être, la victoire de Fifi, premier de groupe en Championnat du monde ! ça ferait classe sur un CV. Oh là, on se calme !
Clio et moi décidons de « boucler » par Peïva Cava pour rejoindre Roquebillière où se tient le parc de regroupement avant la dernière ES. Presque cinquante kilomètres à jouer du klaxon pour avertir d’éventuels « montants » que nous sommes sur leur route qu’il n’y a pas de place pour deux. Après seulement quatre ou cinq croisements d’équilibristes, nous y voici. Soleil, petite place de bourgade où une exposition de Lancia Delta 16 V magnifiques nous attend, parc de regroupement devant un hôtel de ville pittoresque où flotte une banderole souhaitant la bienvenue au rallye, temps printanier et restaurants en terrasse.
Cher ami touriste, je te conseille cette région charmante et méditerranéenne si tu aimes les petites départementales qui invitent à l’arsouille et à déguster les petits plats locaux. On a goûté aux unes, on va donc succomber aux autres. Un vrai repas, tranquille, arrosé léger (mais quand même !) en prenant son temps et en savourant un dessert glacé sous le soleil de janvier. Ça, c’est une belle aubaine d’ouvreur !
FiFi et Margot arrivent au parc et je n’ai pas fini la glace… devinez pour quoi j’opte, Philippe nous rejoint, Margot est au buffet, offert par la municipalité (sympa non ?). Partage des impressions sur la route : c’est nickel.
On échange les mots de Cambronne de rigueur.
Sur la route de Monaco, Clio consulte les résultats en direct ; M… pas de réseau. Plus loin, un pote nous appelle, c’est bon, ils sont devant. « T’es sûr ? » Ah non, il a regardé les résultats de la spéciale précédente ! On se ronge les ongles tout en conduisant. « J’ai du réseau ! »
Yes, c’est fois, c’est la bonne. Ils ont remporté la victoire dans leur groupe. ! Le cœur est un peu serré. Clio est moi nous félicitons réciproquement, sans oser dire qu’on a, nous aussi, bien fait le job. Ben oui, quoi ! Même si l’absence de neige et une météo constante nous ont facilité la tâche.

 

Port de Monaco

La voiture de location garée par l’équipage au départ de Monaco jeudi dernier est rejointe par la Yaris (47,5 € de parking).
L’Alpine arrive sur le port et passe au nettoyage obligatoire avant le podium d’arrivée au casino, dans une petite heure.

Nettoyage de rigueur
Tout le monde s’embrasse, les yeux rougis par la fatigue ou l’émotion. Comme des gamins, on agite un petit drapeau Alpine. Une Alpine dans les Alpes, c’est normal que cela marche.
Le podium est devant le casino, juste à côté de l’hôtel de Paris, on regarde plus les Ferrari, Lambo et autres Rolls que les Toyota, Hyundai et Ford. Que de fric !
Au balcon du premier étage, les lunettes de soleil des badauds millionnaires sont de rigueur. Le soleil tombe cependant. Les équipes techniques des « usines » montent sur le podium, pas nous. On s’était pourtant placés juste à la montée des rampes. C’est pour cette raison que les photos sont prises de l’arrière.

Podium vu de l'arrière

 

Bon, allez, hop : les filles travaillent demain, Fifi remonte à Gap. Code Racing près de La Rochelle et nous en Bourgogne… et il faudra éviter les tracteurs. On se promet d’envoyer des photos, des vidéos et on se sépare… jusqu’à la prochaine course.
Dieu que nous avons aimé ça !